•                                              Oser l’alternance

    Le 19 janvier dernier, mon cousin aîné Archibald tombait de la lune. Il y était monté, il y a plus de quarante ans aux premiers jours de l’élection de François Mitterrand, lassé par le climat délétère qui, disait-il, enflammait l’espace public. Il avait observé la remontée de Mitterrand dans les sondages et à partir de là, l’immense peur qui avait saisi le monde médiatique, bien étroit à l’époque, mais néanmoins saisi d’effroi à l’idée qu’une alternance politique pourrait, après 23 ans de présence de la droite au pouvoir, permettre à la gauche socialo-communiste de gouverner. L’immense chœur des pleureuses voyaient les chars russes envahir la place de la Concorde et la faillite économique et financière ruiner un pays que la gauche ne saurait gouverner. J’avais été fort étonné de son départ. Il était de droite, mais avait voté Mitterrand, par amour de son pays avouait-il et convenait – il le confessait en famille – que la vague rose était indispensable, pour la santé démocratique du pays et, qu’en outre, rien d’irrémédiable n’arriverait. Pas de quoi s’affoler donc. Mais mon cousin avait toujours honni la mauvaise foi et le mépris affichés par les dites élites d’alors habituées à un pouvoir sans partage. De la même manière, il s’était souvent opposé aux intellectuels, d’abord sovieto-marxistes puis maoïstes ou castristes pour finir par camper sur le seul moralisme qu’ils n’appliquaient qu’aux autres et jamais à eux-mêmes. Il avait donc voté Mitterrand pour ces nombreuses raisons, conscient que la Vème République avait un grand besoin de changement, d’air frais, de fêtes populaires, de redistribution comme d’un plus grand suspens et d’une plus grande ouverture dans tout l’espace politico-médiatique. Du désordre, oui, il en fallait ! Il y en avait, enfin ! Déçu et satisfait à la fois, il était parti. Le voilà qui revenait quarante et un ans plus tard, toujours aussi jeune – je suis aujourd’hui bien plus vieux que lui – revenu de très loin et toujours curieux des affaires politiques de la France.

    Oui, le revoilà, curieux de tout, lisant tout, regardant tout. Quelle merveille la télévision d’aujourd’hui ! Toutes ces chaînes, cette information en continu, ces gens qui se démultiplient. Il arpentait l’étrange croisement entre le réel et le virtuel, et d’un seul coup, découvrait les réseaux sociaux, le téléphone mobile, la multiplication des forums, l’immense pluralité des discours. Puis il questionnait dix fois, vingt fois, cent fois. Il riait de reconnaître des visages qui, contrairement au sien, avaient vieilli, qui avaient survécu aux 9 alternances ou ce que, encore, je nommais telles. Nous les avons comptées ensemble et je lui racontais tout ou presque, tout ce que j’avais en mémoire et combien, avec constance, le favori, une ou deux années avant la date, ne l’emportait jamais. Ah oui dit-il, cela commença avec Giscard et Mitterrand. Cela continua lui disais-je, c’est étrange. Mais je crois que c’est aujourd’hui terminé.

    • « Macron est président et va le rester, ainsi parlent les sondages. »

    J’avais entre temps raconté l’histoire de la France et du monde, la chute du Mur de Berlin, de l’Union soviétique et du communisme, l’avènement de l’Union européenne et de la mondialisation, corollaire à Internet, à la numérisation partielle de la vie, ce qui fait que le temps se réduit et que l’espace se confine, que « tout » peut se résumer entre les seuls centimètres carrés d’un écran digital et plat. Puis j’évoquais l’apparition de l’Islamisme, de ses nombreuses facettes et du terrorisme qui en procède. Je parlais des migrations progressives et ininterrompues, de la complexité croissante des sociétés, de l’augmentation des inégalités, de la violence. J’oubliais beaucoup et pour me rassurer, je revenais au présent ou au passé le plus immédiat, conséquence et entrelacs de tout ce qui avait eu lieu au fil des décennies de son absence. Il m’écoutait, regardait la télé et avait très rapidement appris à maîtriser le surf sur la toile. De temps en temps aussi, il s’enfuyait un jour ou deux. Il voyageait me disait-il, vers des confins qu’il ne nommait pas. Deux fois, il partit dix jours et comme pendant les quarante années passées, ne donna aucune nouvelle.

    « Pour qui as-tu voté en 2017 ? » me demanda-t-il au lendemain de son deuxième grand voyage.

    « J’ai voté Macron » lui répondis-je. C’était la première fois qu’il advenait sur le terrain de mon implication personnelle. Comme il se taisait, je ressentis la nécessité de me justifier, d’expliquer.

    « J’ai aimé la dialectique si particulière du « en même temps » et l’idée qu’il était possible de n’être – ce qui m’avait longtemps animé – ni de droite, ni de gauche ou bien les deux à la fois. Qu’en ces temps problématiques et troublés, le meilleur de chaque camp préside à l’administration de la France pour, qu’enfin, nous sortions des ornières des oppositions mécaniques. J’approfondissais en confiant, c’était bien le mot, que lui-même – Macron – ne se présentait sous la bannière d’aucun parti, qu’il n’appartenait pas au « système », qu’il était même « anti ce système » et qu’il voulait, résolument, faire de la politique autrement. Il me donnait de l’espoir, il n’avait pas encore quarante ans et n’avait pas connu le monde que tu avais laissé concluais-je »

    Il ne répondit rien et aucune autre question ne vint, ce jour-là, animer nos échanges. Bien au contraire, il s’enferma seul devant la télé, zappant sans doute encore et encore.

    Aux premières heures du lendemain matin, alors que le premier soleil de la nouvelle heure d’été montait déjà dans le ciel, il m’interrogea à nouveau :

    « Et la prochaine fois, pour qui voteras-tu ? »

    Il revenait au lieu où nous avions laissé la conversation de la veille, au présent, à l’intention du moment, à l’appréciation, peut-être, des cinq années passées.

    Je précise que dans mon récit, j’avais tu le covid – voulais-je qu’il ne voile pas tout ? – et que si nous avions observé ensemble l’irruption de la guerre en Ukraine, nous n’en avions jamais parlé. Pour qui allais-je voter était une question qui me parut saugrenue, intime, incongrue. Possible au passé, elle prenait au présent une charge que je n’avais pas encore mesurée. Portais-je en moi l’indécision de ce qu’il fallait bien appeler le corps électoral ? Avais-je ce sentiment confus d’irrésolution fondée sur le mélange d’un trouble et d’une intuition, l’un et l’autre inavouables ?

    « Je ne sais pas » fut ma seule réponse. J’avais le choix entre douze candidats.

    « Tu ne voteras pas Macron cette fois ? » osa-t-il. Question logique et rationnelle. Nous étions avant le premier tour. J’avais encore le choix. Il était indéterminé. Mais oui, je pouvais bien voter Macron. Après tout n’avait-il pas victorieusement traversé la pandémie du covid et n’avais-je pas moi-même réellement profité des subsides du « Quoiqu’il en coûte ? ». J’étais bénéficiaire net comme tant de mes concitoyens. Seul le virus Omicron avait eu raison de moi et, vacciné deux fois, il ne m’avait pas affecté. On disait que le chômage avait baissé, que tout semblait aller bien, au fond. Alors ? Alors, je ne savais pas. Je réfléchissais. Je revenais, en silence, sur les cinq ans, sur la crise des « Gilets jaunes », sur les affaires Benalla, Mc Kinsey ou l’exclusion de Martine Wonner. Il y avait les questions posées, le démantèlement de l’Etat –  suppression de l’Ena, des corps diplomatique et préfectoral… -, la poudre aux yeux du Ségur de la santé », l’inutilité du Parlement, la suspension des 15000 soignants… J’en oubliais.  Je ne songeais pas au Passe sanitaire en lui-même, mais au climat politique et social qu’il engendra, les cris du Palais Bourbon et le mépris de la grande majorité des ministres pour mes concitoyens. En moi, je revoyais la mue du 1er ministre Castex, d’abord débonnaire, puis va-t-en guerre d’une guerre irréelle. Enfin, au tréfonds de moi-même, j’entendais l’écho des mots de Macron lui-même, de celui pour lequel j’avais voté : « je veux emmerder les non-vaccinés qui ne sont plus des citoyens », « je traverse la rue et je vous trouve du travail », « une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien… » L’écho s’amplifiait, comme  une douleur intérieure, c’était un bruit, le grand bruit du mépris et de la haine, le bruit, pourtant, du président de la République lui-même.

     « Non, je ne voterai pas Macron, c’était le cri du cœur, de mon cœur »

    C’était ma seule certitude.

    Le 10 avril, je votais Valérie Pécresse. C’est une femme disais-je à mon cousin, d’un parti descendant de ceux que tu as connus. Après tout, ce n’était pas si mal, la droite contre la gauche. La droite et la gauche ont été siphonnées par Macron, dans son seul intérêt, cela rend dingue et nous nous retrouvons désormais avec le parti des heureux de la mondialisation contre celui des malheureux qui sont, dit autrement, les laissés-pour-compte. Mais le 10 avril Pécresse pour accuser ce dernier trait ne reçut que 4,78% des suffrages.

    Alors pour qui voteras-tu le 24 avril ? Me demanda-t-il plusieurs jours plus tard.

    J’avais le choix entre l’abstention, le vote blanc et voter Marine Le Pen.

    « Je ne sais pas » fut ma nouvelle réponse. J’entendais contre le Rassemblement national de Marine Le Pen le refrain du péril et de la peur, les antiennes du procès en incompétence, la mise en danger de l’ordre public, les menaces contre la démocratie et l’Etat de droit, l’impossible vote, la perte absolue des repères. Je crois que j’étais perdu. Ce discours était celui, ou presque, de tous les « savants », des élites, des médias, de ceux qui savent argumenter et faire des phrases, tous ou presque tous. Je ressentais profondément cette forme d’injustice sans pouvoir la formuler correctement. Cela n’était pas correct, je le savais. Il y avait non seulement son lot d’arrogance et de mépris, non seulement la mauvaise foi et les mensonges, mais encore la continuité d’une forme de violence sourde, d’étouffement de la vérité et de la fraternité qui doit unir un peuple. Une partie de la France reniait une autre partie, placée sous l’éteignoir de l’ignorance, de l’incapacité et de la pauvreté.

    Si l’on en croit les sondages, le tour est joué me dit Archibald. Mais cela ne te convient pas, n’est-il pas vrai ? Comme souvent depuis son retour, il devinait mes pensées. Il reprit :

    « A chaque fois que je te laissais, j’ai voulu aller voir par moi-même, observer, contempler, parler aux gens. J’ai visité les villes et les campagnes, les riches et les pauvres, les classes moyennes, upper middle et lower middle, les gens qui comptent et ceux qui comptent moins ou pas. J’ai écouté, entendu, compté, évalué, comparé. J’ai confronté l’écho des discours à la vérité des lieux et des cœurs. Je suis allé au-delà des limites jusque dans les zones de non-droit, jusqu’à l’intérieur des maisons et des appartements, dans tous ces endroits où le pouvoir et la police ne vont pas et qui se sont multipliés jusqu’à recouvrir une grande partie du territoire, ces lieux perdus de la République. J’ai alors été confronté à la plus noire misère, au manque de sécurité et de liberté, à l’abandon presqu’absolu. Périphérie des grandes villes, campagnes retirées et oubliées, islamisme ou pas, j’ai vu les Français, sans idéologie, mais désireux d’être entendus. J’ai vu ceux que tu as appelés les gilets jaunes et ceux qui les comprennent, cette galaxie privée de représentation qui sourdement en crève, je n’ai pas d’autre mot. Alors je crois que La France, comme il y a quarante ans, a un fol besoin d’alternance. Or il est vrai que Macron n’est que la face modifiée d’un système qui aura regroupé la droite et la gauche pour mieux se renforcer, pour faire discours commun, pour que les bien-pensants et les biens-pourvus aient moins à craindre et pour qu’au fond, rien, ou si peu, ne change. N’aie crainte. Le Rassemblement national n’est pas un parti d’extrême-droite. L’énergie qu’il manifeste et représente, ce qu’il peut fédérer, la volonté qu’il exprime et le changement qu’il incarne permettraient un déplacement des lignes. Qu’ils révisent une fois au pouvoir, quelques-unes de leurs positions les moins ancrées –bien différentes de celles dont on parle -, nul ne peut, sauf à mentir, en douter. La République, la démocratie et l’Etat de droit ne seraient pas en danger dans le cas où Marine Le Pen serait élue. C’est bien du contraire qu’il s’agit. Il sera bon de voir bousculer l’engrenage mécanique et froid de l’Union Européenne. Je me souviens des espérances de l’Europe de jadis, de la volonté, encore, d’affirmer la nation et non de la renier. Notre identité, notre culture française ne sont pas négociables. Elles sont directement et concrètement la trace de notre universalisme, le cœur vivant de notre force. L’Europe est allée, comme celui qui aujourd’hui la préside, vers un conglomérat de technique et de bureaucratie, d’alliances entre financiers et défenseurs zélés de leurs propres intérêts qui font le jeu des migrations sauvages et de l’islamisme, et réciproquement. Ainsi se nourrit le système des bien-nantis, ainsi, il sera possible de les contourner. L’ouverture du pays sur lui-même est à ce prix, au-delà de la fermeture aujourd’hui imposée par cette Union européenne.

    Alors désinhibe-toi et vote, pour que la France, des années plus tard, ose une nouvelle et véritable alternance qui offre enfin à tant de gens une représentation qu’ils n’ont pas depuis trop longtemps. Oui, mon cousin, ose l’alternance.

    Oui, c’est vrai, ainsi doit aller et faire la France me disais-je.

    Mon cousin m’assura que, quoiqu’il advienne au soir du 24 avril, il ne repartirait plus sur la lune, mais resterait là, pour accompagner l’alternance si elle avait lieu ou bien l’attendre et la préparer, dans un autre cas.

    Olivier Escarguel

    Docteur en Science politique de L’Institut d’Etudes Politiques de Paris

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